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2014 - Pagnolesque

diter
L'histoire se passe dans quelque chose de plus petit qu'un village, le minuscule hameau agricole d'une commune provençale et débute comme suit.

Comme tous les matins vers 6h, un paysan regarde MétéoFrance sur internet : ciel dégagé, vent à 14km/h.
Leur site n'est jamais fiable sur 3 trois jours mais tu espères qu'ils sachent prévoir correctement cette journée.
Dans le champ, un tas de vignes trop petit pour servir et assez gros pour faire deux voyages, prendra feu à 8 h.
Une heure de boulot. Tu tires le tuyau du temps que le bois démarre, la pelle récupère la braise pour faire un coupe feu autour, tu as bien fait de passer plusieurs tours de gyro autour, l'herbe est sèche c'est plus pratique.
La paille s'éteint à la pelle et au pied.

9 h : noyage, c'est plié, il n'y a plus qu'à surveiller de loin. Le boulot continue.
10h : cigarette, coup d'oeil, rien.
11h : rien.
Midi : de la fumée ?
Monte voir, ça a sauté la pelle ! Tire sur le tuyau pour éteindre !
Tu éteins d'un coté, ça repart de l'autre, vers les ruches, vers un autre tas de vignes, 40 mètres carrés, appelle les pompiers, demande 2 FPT !

Un quart d'heure après la LDV sauve les ruches. Entretemps c'est devenu 2000 m² et toujours le vent de midi. Le feu dévore tout. Des oliviers en terre depuis 4ans, des jeunes, des adultes, des goutteurs, des fruitiers, des heures de boulot et un petit pin. Le père de cet arbre est une magnifique boule de 10m de haut et les ramilles brûlent aux pieds de son fils.
Le deuxième camion arrive, tu le guides jusqu'au chemin derrière, il sauve la clôture déjà attaquée.
Le feu est stoppé.
Le spectacle va commencer.

Un bravo homme, père du Comte du quartier, attendait les pompiers avec moi. Lui aussi s'était fait surprendre par un feu, une fois près de la rivière. Malgré ses soins : "c'était parti ! "
Les pompier me disent aussi que la semaine dernière, ils ont éteint chez la pépinière d'en bas, 30ans de métier et malgré tout...surpris de même !
Le brave homme repart. Je commence à relativiser ma misère, me disant que si des plus anciens que moi se sont fait avoir...je peux avoir un peu moins honte. Il reste qu'un paysan qui ne maitrise pas son feu, ça la fout mal. Qui plus est s'il a été pompier.
Ma voisine des vignes est venue avec le mari et le beau fils. Elle a perdu un buisson, je suis assuré et lui demande si elle veut faire les papiers ? " T'inquiètes pas, ça me désherbe." dit-elle.
Ma correction imposait de lui proposer, la sienne fut de refuser.
Le Comte est venu aussi, accompagné.
Bref, il y a du monde, je ne les connais pas tous.

Je continuais mon noyage sur les fruitiers, lorsque je reconnus dans mon dos une petite musique folklorique, bien connue des hameaux, des calanques et des vases clos. C'était un refrain des "Langues de Putes" dont je connaissais les concerts et le groupe se tenait près des voitures pour une ultime représentation, en clôture du feu d'artifice sûrement.
En musicien amateur connaissant la musique, je chaussais alors mon plus beau sourire et me dirigeais pour jouer avec eux.
" Je profite que vous êtes tous là pour vous remercier d'être venus si nombreux. Heureusement le feu est parti quand j'étais là et maintenant c'est réglé. J'aurais été absent, ça me rassure de voir autant de monde s'interresser à ce qui se passe chez moi."

Voulant placer sa voix à la hauteur de sa généalogie, le Compte entonna.
"  C'est un feu con, ça part toujours connement un feu, c'est un feu de citadin...un feu de con de citadin ! "

Le leader du groupe me tendait une perche sans micro, je commençais mon intro crescendo.
"  Effectivement que je suis citadin d'origine, je viens de Marseille puisque contrairement à vous tous, je n'ai pas eu le cul béni d'avoir un grand-père qui me laisse les hectares..."
" Oui bon, mais on te parle pas de ça..." reprit la noblesse des vignes, je poursuivis :
" ...justement on va mettre les choses au clair, tu n'es pas le premier avec qui j'ai cette discussion, on va régler ça une fois pour toutes..."
J'avais déjà abordé avec des amis cette différence majeure entre nous : certains ont hérité de la terre et du métier en reprenant l'exploitation familiale, parfois de façon contrainte après un divorce ou un décès, alors que dans mon cas c'était un choix délibéré de retour à la terre, un choix de vie. A chacun son karma, il existe autant de parcours que de personnes, mais à ce jour, dans les faits et aux quatre coins de cette parcelle : il n'y a pas un seul caillou que je n'aie personnellement retourné, pas un arbre ou une tige que je n'aie foutu en terre.
Avant c'était RIEN et quelques vignes mourantes comme les Alicantes.

"...je comprends aussi que même avec 70 ans d'expérience, on peut encore se faire avoir par le feu, mais dis-toi que ce que je me lève le cul à faire ici, c'est ni plus, ni moins CE QU'ONT FAIT TES ANCETRES AVANT TOI. "
De son domaine planté de chênes, l'aristocrate foncier prit conscience qu'il n'en était que le dernier fruit.
Il marqua le temps d'enregistrer mon solo...puis repartit dans son carrosse.
Fin du concert.
Rangez le matos.

Certes, il ne pourra jamais RIEN arriver à ceux qui ne font rien, ou mieux, qui peuvent se payer quelqu'un pour travailler à leur place. Mais tous ceux qui ont cette chance doivent baisser d'un ton lorsqu'ils causent à ceux qui se braquent TOUT et SEULS pour la treizième génération.

Le jeu reprit.
Les gendarmes du Roi débarquèrent sur scène, dans leur rôle principal d'encaisseurs du royaume, histoire d'en rajouter une couche. Autant les anciens étaient sympathiques et avaient fait d'autres métiers avant, autant les nouveaux sortaient droit d'une comédie policière.

L'équipage était constitué d'un gamin à peine majeur, d'un autre placide qui m'évoquait en tout point un copain et d'une amazone affutée comme un poil sur un chauve : leur chef (cheffe, chefette ?) Une nana autoritaire, écologiste de balcon et supportrice de la taxe carbone jusqu'à la dernière connerie. Je compris qu'elle terrorisait les deux autres en m'appercevant qu'ils ne balbutiaient qu'après avoir consulté le regard féroce de leur dragon.
Le préfet avait sorti un arrété dont ils n'avaient pas le texte, mais comme nul n'est censé ignorer la loi, c'était à moi de rester rivé sur internet pour l'apprendre.
J'avais encore le feu dans les jambes quand la gendarmette choisit le meilleur moment pour me crâcher sa flamme.

" Allumer des feux ça pollue, c'est pour ça qu'on verbalise ! "
A quoi je répondis : " Je vous rassure, les chinois construisent une tranche de centrale à charbon par semaine, ce n'est ni vous ni moi qui tuerons la planète avec nos bagnoles, on s'arrêtera de rouler bien avant. "
Elle voulut m'enfumer : " Oui mais si tout le monde fait comme vous, le CO2 va s'accroitre dans l'atmosphère et on subira tous un réchauffement climatique. "
Mais comment font alors les forestiers pour travailler ? Un avion qui apponte ne balance-t-il pas son kérosène à la mer ?
Mon feu correspond à COMBIEN de barbecues que tu as fait cet été ?
Le dragon ne comptait pas ses victimes.

Je n'avais cesse de lui demander d'entrer, pour constater que le feu avait sauté ma protection, que l'herbe autour n'était pas brûlée [preuve sous ce clic] et d'en faire le rapport.
" Qu'avant de m'aligner, vous fassiez l'effort de monter sur place pour constater ma bonne foi, le respect de la distance par rapport aux habitations (200m), des règles du feu (dégager sur 5m, coupe feu d'un mètre, tuyau, pelle, etc.)".
La galonnée aux yeux de braise répétait comme une messagerie : "Ce n'est pas la peine qu'on monte vérifier. "
En clair on t'aligne et on se casse.

J'ignore si c'est en pensant à Jeanne d'Arc, l'ange Gabriel ou par pure méchanceté que je lui dis que j'étais "un dangereux psychopathe qui venait de foutre le feu au cadavre d'une grand-mère."
Après tout, des enquêteurs professionnels se doivent d'envisager l'éventualité ?

Telle un platane inébranlable devant l'aveu, du haut de ses trois pétales, la bleuette m'instruisit doctement :
" Un cadavre, ça sent pas comme ça, j'ai assisté à ne nombreuses crémations en Inde et je le sais ! "
Elle y a probablement passé ses vacances ? Les dragons volent, c'est bien connu.
Tant mieux pour elle, je suis paysan sans congés payés, et contrairement à eux, je ne vole personne, je ne pars donc jamais loin.
" Allons Mignonne, COMPARER nos bilans carbone... "

Baissez le rideau.
Toute ressemblance bla,bla,etc.
J'ai adoré Jean de Florette, merci Pagnol, Ronsart
et de Funès.

Dernier acte et rappel.
- Réglementation de l’emploi du feu dans le VAR.pdf (salutations et merci au Lieutenant David SAUTON du Luc, passé en guest à l'entracte)
Pour ceux comme moi qui en étaient restés à la règlementation précédente interdisant l'usage du feu en juillet/aout, une mesure de bon sens et raison pour laquelle j'attendais septembre pour le faire. Un arrêté était sorti le 16 mai, encore fallait-il le savoir. Il aurait été utile que mon adresse postale serve à autre chose qu'adresser les cotisations MSA.

Puissent servir, ce lien à quelqu'un et cet article d'exemple de comportements à revoir.
Aux premières loges, la place coûte 135 euros, multipliez par 30 pour les arbres adultes et les installations.

admin 28 septembre 2014 historique aucun commentaire


Feu 6 photos




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